Le goût du bonheur: Gabrielle

0038OR001 Île d'Orléans

Le premier tome de cette trilogie me narguait depuis longtemps. À chaque fois que j’allais à la bibliothèque avec ma Mami, je l’empruntais. Au bout de trois semaines, parfois six, je lui rendais en lui disant que je n’avais pas eu le temps de le lire. C’est arrivé deux ou trois fois. Un jour que j’allais lui remettre pour une autre fois, elle m’a dit de le garder, que je l’avais jusqu’en août. J’ai fini par m’y mettre, je l’ai lu. Et je me demande encore aujourd’hui pourquoi j’ai attendu aussi longtemps.

Le premier tome de la trilogie Le Goût du bonheur trace les premiers pas de la famille Miller. Ils sont une grande famille unie où chacun est différent, mais très attachant à sa façon.

Gabrielle fait désormais partie de ces personnages que j’admire totalement. À une époque où la femme n’a pas de voix, Marie Laberge en offre une à Gabrielle, une voix bien présente. Elle s’intéresse au droit de votes des femmes ainsi qu’à la protection des enfants de familles démunies, elle a tout  d’une femme moderne. Elle se tient debout, droite et forte. À ses côtés, jamais bien loin, il y a Edward, son mari. Ce dernier respecte sa femme et l’inclut dans ses décisions. Ils sont un couple fort, amoureux et sans vouloir me répéter: moderne. Ils sont sans aucun doute l’un de mes couples littéraires préférés.

Avant souper, j’ai raconté à Reine comment ça se passait chez nous. Comment on était élevées et traitées, les filles Bégin. Ça m’est resté en travers de la gorge tout le long du repas. Je regardais mes filles à table et j’avais le coeur serré à penser qu’elles seraient peut-être oubliées, elles aussi. Comme si on ne comptait pas, comme si une ou l’autre, ça ferait pareil. Mon nom… celui de Germaine. Une sorte de paquet informe : les femmes. Les créatures, que mon père disait. Quand j’entends ça, c’est plus fort que moi, je vois un pacage avec des bêtes qui bougent tout en tas et tout en désordre. Comme ça reste en dedans de l’enclos, ça dérange rien pour l’ordre du reste. C’est de même que je sens ça, Edward : je suis enfermée dans un enclos et que je fasse ce que je veux, que je piaffe, que je rue, ça fera pas de différence, l’enclos est bien fermé, bien étanche. Il y a quelque chose de tellement triste là-dedans. Comme si la vie nous prenait moins à coeur, nous autres, comme si on avait moins de désirs, moins d’urgence que les autres. Sauf pour nos enfants : là on a le droit d’avoir de la volonté et de l’ambition. Je le sais que c’est ridicule, l’histoire du nom, mais c’est comme si je n’existais pas par moi-même. Et je ne peux pas croire que c’est ça, vraiment ça, ma vie ! J’existe dans mes enfants, je sais. Mais c’est pas vrai, Edward, j’existe tellement fort en dedans de moi-même, tellement enragée et volontaire que c’est presque pas croyable que ça n’éclate pas plus. Je vais t’avouer une chose scandaleuse : si je ne t’aimais pas autant, si je n’avais pas ton amour dans ma vie, si je n’avais pas tes yeux qui me regardent vraiment, si je n’avais pas toutes nos folleries pas disables, tout ce qui se passe ici entre nous si je n’avais pas ça, je ne pourrais jamais être la mère et la femme respectable que je suis. Si je ne t’aimais pas comme je t’aime, Edward, je ne serais pas vivable. Pour personne. Et pour moi non plus. Je ne pourrais pas faire comme mes soeurs, je ne pourrais pas parce que ça éclaterait, ce que j’ai dans le coeur. 

Outre ces deux-là, je me suis prise d’affection pour Adélaïde et Florent, que j’ai hâte de voir évoluer dans les tomes suivants, et pour Nic, ce protecteur de la famille Miller, qui m’a troublée à certains moments, mais pour qui j’ai un grand respect.

La plume de Marie Laberge est douce, mais poignante. Elle fait du bien, comme elle fait mal par moment. À plusieurs reprises, je relisais un passage pour être certaine que chaque mot était bien imprégné dans mon esprit. À chaque fois, j’étais charmée.

Sans qu’il y ait de grande intrigue, chaque personnage a son intrigue propre. On se demande où ils vont aller, ce qu’ils vont faire, comment ils vont s’y rendre. J’ai pris un grand plaisir à suivre ces personnages individuellement et en groupe parfois. Ce premier tome est un gros pavé et pourtant, j’en voulais toujours plus et je ne voulais pas que ça cesse.

Si je peux m’attarder sur un passage en particulier, ce sera celui de la fin. La fin de ce premier tome est brutale. Elle fait mal. Atrocement mal. Encore aujourd’hui, je n’en suis toujours pas remis et je me dis que c’est impossible, que ça ne se peut pas. Que je commencerai le tome 2 et que je découvrirai que c’était une grosse blague.  Je ne veux pas y croire. J’espère que le tome suivant mettra un peu de baume sur mon coeur. D’ici là, j’espère avoir guéri de cette fin.

Vous aurez compris que malgré tout, ce livre a été un gros coup de coeur pour moi. Il m’a fait mal au coeur, mais il l’a aussi apaisé. Vraiment, lisez ce livre. Découvrez cet univers. Et comme moi, vous remercierez Marie Laberge de l’avoir créer.

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couv29384941Québec, 1930. Gabrielle est mariée avec Edward depuis bientôt dix ans. Entre la maison de l’Île d’Orléans et celle de la Grande-Allée, elle mène une vie bien remplie, entourée de ses cinq enfants.
De toute évidence, il s’agit d’un mariage heureux. Mais cette chose qui devrait être si simple fait pourtant froncer bien des sourcils dans l’entourage de Gabrielle. Décidement, le bonheur est suspect en cette époque où notre sainte mère l’Église nous dit que nous ne sommes pas sur Terre pour être heureux mais pour accomplir notre devoir.
L’élégante Gabrielle a bien du mal à se soumettre au code strict de la société bien sage et bien pensante. Et si c’était possible de changer le monde autrement que par la prière?

COUP DE COEUR 

LABERGE, Marie, Le goût du bonheur: Gabrielle, Boréal, 2001, 616 p.

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3 réflexions sur “Le goût du bonheur: Gabrielle

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